FLEUR DE LUNE n°8 (Printemps 2003)

Numéro spécial Maurice Fourré et André Breton

  • Le Mot du Président
  • Cruel avril par Bruno Duval
  • Maurice Fourré et André Breton : brève rencontre (lettres de Maurice Fourré à André Breton des 5 mai et 16 juillet 1949 et du 20 juillet 1958)
  • Sur les lettres d’un oncle de Maurice Fourré par Jean-Pierre Guillon
  • Échos et nouvelles : (Guide des Associations d’amis d’écrivains- Errata)

Les textes de ce numéro sont disponibles au format pdf (clic!)

I. …du Président
De la valeur marchande d’un poète confidentiel.
A quelque chose malheur est bon.

La vente Breton qui s’est déroulée du 7 au 17 avril 2003 à l’Hôtel Drouot, dépeçant les collections et l’atelier-pivot du surréalisme fut l’occasion de découvrir dans la bibliothèque du maître quelques livres, tapuscrits, lettres manuscrites, photographies dédicacées, de Maurice Fourré, dont on trouvera ci-après le descriptif, d’après le catalogue de l’étude Calmels Cohen, et le montant atteint par les enchères.

Ayant pu consulter ces objets lors de leur exposition, les membres de l’AAMF présents dans la salle ont, après la chute du marteau d’ivoire, manifesté leur dépit de ne pouvoir les acquérir – sans dessein spéculatif aucun ! – par un trépignement fébrile de tout leur être, et le cri courroucé de : « Et dansez, Balata ! ». Non qu’il s’agisse pour autant de nuire à la distinction éclairée des acheteurs, amoureux de Fourré, c’est certain, et dont nous espérons acquise la collaboration pour nous permettre d’observer de plus près tous ces trésors.
Et voici comment un auteur confidentiel, Maurice Fourré, quasi sans « valeur d’usage », (autrement dit, sans succès de librairie) peut atteindre à une forte « valeur d’échange » par une promotion certes bien étudiée, mais qui pour nous aurait conduit à un nouveau questionnement, si ces pièces avaient pu être préservées d’une dispersion regrettable.
Mais quand j’assimile valeur d’usage à succès de librairie, je fais évidemment une première approximation outrancière, fautive, même. La preuve en est justement cette vente aux enchères.
Nous connaissons les causes de l’insuccès éditorial de Maurice Fourré : une œuvre décalée des préoccupations sociales du moment, démodée de plus d’un demi-siècle, exotique, ésotérique même sous bien des aspects. Quels succès n’eût-elle pas allumés, dans la flamboyance du symbolisme ou de la Belle Epoque ? Peut-être aussi une attitude un peu trop pressante et affectée de la part de Maurice Fourré à l’égard d’André Breton écourta-t-elle des relations d’abord fondées sur la création littéraire ?

Ses romans poétiques, inclassables dans les canevas conceptuels de la production livresque ont cependant capté et fidélisé un lectorat d’érudits, de curieux, de poètes intuitifs, individualistes et libérés, fervents adeptes de l’essentiel et de l’intemporel. Je veux croire qu’ils étaient présents à Drouot, ces aficionados. Car, considérer l’éventuel volet spéculatif de l’achat de souvenirs de Fourré ne saurait, pour nous, que tourner court.

Cette poignée d’enchérisseurs joueurs de dés ont aboli le beau hasard du jaillissement sur le marché de ces objets inanimés qui avaient donc une âme. L’achat assouvit un désir d’usage dont la valeur reste, ici aussi, une estimation subjective de la satisfaction procurée par la possession d’un quasi-fétiche et son utilisation. Aucun objet n’ayant de valeur intrinsèque – si ce n’est la « cristallisation » d’un certain travail intellectuel et matériel – cette estimation reflète un moment, un lieu, un contexte social précis. Mais les valeurs atteintes aujourd’hui, quelles qu’elles soient, par ce vergé de Hollande hors commerce, ce tapuscrit signé, cette photographie dédicacée … martèlent la permanence de l’intérêt porté par quelques connaisseurs aux souvenirs de Maurice Fourré et à ses œuvres, à l' »utilité » de leur « consommation » individuelle et collective (témoin le spectacle théâtral qui en fut tiré), au « plaisir » pris à leur usage : idéel, stylistique, moral, festif. L’écrit fourréen, comme tout écrit travaillé, transmutation du vécu en littérature, issu de la nécessité, fruit du désir, métamorphose un sujet d’angoisse en objet d’usage.
Nous œuvrons modestement pour la revalorisation et la reconnaissance – publiques – de cet étourdissant producteur, encore confidentiel, d’imaginaire. Toutefois, l’irisation de son message ne se mesurera jamais à sa valeur d’échange, marchande cette fois, ni à l’accueil futur d’éventuelles rééditions. Il peut être savoureux de cultiver un jardin secret de plantes rares, productrices de grands crus. Reste qu’il faut le cultiver, en effet, étendre et renouveler le désir de dégustation; la persistance en bouche et le fruité stimulent la mémoire, l’imagination et l’envie d’y revenir.

II. Cruel avril

par Bruno Duval

III. Fourré/Breton : brève rencontre

Voici donc, en illustration de ce qui précède, les envois de Maurice Fourré à André Breton, revenus à la lumière à la faveur de la vente Breton du mois d’avril 2003 à Paris. Cette correspondance date du printemps-été 1949. Les deux écrivains venaient de faire connaissance par l’entremise de J. Gracq et de M. Carrouges, au tout début de l’année. La Nuit du Rose-Hôtel paraîtra quelques mois plus tard, à la rentrée 1950, annoncée par la parution de quelques chapitres dans Les Cahiers de la Pléiade, et entourée d’ un luxe inouï de publicité et de mobilisation critique. C’est dans un élan d’euphorie et de reconnaissance éperdue que Fourré dédicace à Breton l’un des exemplaires de l’édition originale, « sur vergé de Hollande, ainsi que le tapuscrit. Tout cela en vain, finalement, puisque l’insuccès du livre a entraîné l’échec de la collection Révélation qu’il inaugurait, et dont Breton avait, dès février 1949, tracé le programme.